Un texte (très) court : Les Uniformes

Lorsque les Uniformes apparurent, crachés du fond de la nuit, l'humanité tout entière fut surprise. Nul ne savait d'où ils venaient ni depuis quand ils attendaient, tapis dans l'ombre des certitudes humaines. Les termes du pacte qu'ils proposèrent aux hommes étaient sans équivoque : ils offraient à l'humanité l'opulence et la quiétude, ils lui garantissaient longévité et sécurité. Les Uniformes ne demandaient qu'une seule chose en retour : tout ce dont les hommes ne se serviraient plus, tout ce que l'espèce humaine abandonnerait le long de la route qui la menait à la béatitude, ils le prendraient. Sans abus, mais sans exception.
Il y eut des débats, des dissensions, des écoles et des contradicteurs. Il y eut ceux qui voyaient dans le pacte avec les Uniformes le moyen de réaliser l'utopie universelle. Ceux qui se méfiaient de l'irréversibilité qui sous-tendait le pacte. Il y eut des manifestations. Des philosophes, des théologiens, des scientifiques, cassandres transfigurées, s'affrontèrent à la tribune. Il y eut des émeutes, des morts, des pleurs, des provocations, d'autres morts...
Finalement, le pacte entre les Uniformes et l'Humanité fut scellé. Et le dessaisissement des hommes, la déperdition des acquis, commença. La première chose que les Uniformes prirent à l'humanité était anodine en apparence. Trois fois rien. Un geste, l'expression d'un choix, un moment fugace dans la vie de chacun, l'acquis le plus fragile et le plus précieux de l'histoire politique de l'humanité : le droit de vote. Avec lui, et sans que personne ne se rende véritablement compte de ce qui se passait, tant roborative était la félicité matérielle des hommes, les Uniformes confisquèrent le droit de s'assembler, la libre association, la libre circulation des individus, des idées et des biens, l'égalité devant le droit. La démocratie, pour tout dire. Trois fois rien. Les Uniformes se rendirent compte que tristement courte était la mémoire humaine. Ils puisèrent donc largement et très légitimement, en vertu du pacte, dans les souvenirs les plus anciens, s'appropriant la démocratie athénienne, la république romaine, la déclaration des droits de l'homme et du citoyen… Puis, très facilement, ils s'emparèrent d'une chose évanescente, déjà presque éteinte, la seule qui aurait pu faire comprendre à l'humanité que la voie sur laquelle elle venait de s'engager, n'était pas celle du Bonheur mais celle de l'Ignorance. Les hommes perdirent, sans broncher, la conscience des changements.
Puis, la mémoire, définitivement. Les hommes devinrent des êtres instantanés, aphasiques, agnosiques, vides. La communication entre les individus disparut, sans résistance. Les Uniformes cueillirent alors les derniers pans d'humanité qui restaient sur le champ vivant de leurs expériences : l'Amour, la Tolérance, la Solidarité...etc. Et, quand il ne resta de l'humanité qu'un troupeau aveugle à sa propre existence, gavé d'une apathie bienheureuse, les Uniformes firent de l'humanité leur jouet, en riant de cette intelligence si orgueilleuse qu'elle avait elle-même renoncé à tout ce qui la définissait.
En toute liberté.

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